Création 27-28

Ce projet n’en est encore qu’à ses prémices. Il porte déjà en lui de nombreuses histoires, intuitions et directions artistiques, mais il est toujours difficile de mettre des mots sur une création au moment même où elle commence à prendre vie. Nous avons donc demandé à Vladimir Cagnolari, journaliste et adjoint au directeur de Radio…

Ce projet n’en est encore qu’à ses prémices. Il porte déjà en lui de nombreuses histoires, intuitions et directions artistiques, mais il est toujours difficile de mettre des mots sur une création au moment même où elle commence à prendre vie. Nous avons donc demandé à Vladimir Cagnolari, journaliste et adjoint au directeur de Radio France Internationale en charge de la musique, de poser son regard sur notre rencontre. Après s’être entretenu avec nous et être venu nous écouter travailler en studio, il a écrit ce texte, qui raconte avec sensibilité la naissance, les enjeux et les possibles de cette création.

Et si c’était du rythme que naissait la vie ? des gouttes qui tombent du robinet, plic ! ploc ! l’une grave, l’autre aigue… régulières ou non un rythme se dessine, une alternance mélodique aussi.
Plic ! Ploc ! et puis vient la pluie, grand orchestre capable de noyer la terre dans un flot de sons, une forêt inextricable de polyrythmies. Une expérience toujours unique, et toujours universelle, de Dakar à la Nouvelle Orléans, et de Pointe à Pitre à Créteil. Car les humains comme les nuages voyagent, parfois poussés par des vents violents, ceux de l’histoire notamment, qui ont fait à des peuples entiers traverser les océans. Nus dans le dénuement, perclus de fers et de carcans, il leur restait un trésor caché, tapi au fond des âmes et chéri par les corps. Des dieux, et des rythmes. Les premiers ne répondant qu’à l’appel des seconds pour venir danser parmi les hommes, ranimer leur grandeur et leurs rêves d’émancipation. Du bois, des peaux, des mains, des chants. Les piliers d’une résistance… et l’art de faire jaillir la joie comme une fontaine de jouvence. Qu’on leur ôte leurs tambours, voilà qu’ils font feu de tout bois, et s’il n’y a plus de bois, font son de tout leur corps : frapper les pieds les mains les torses jusqu’à donner naissance à une pluie régénératrice. Ce chemin de mémoire irrigue la pensée et guide les pas de la création musicale qui réunit deux docteurs du rythme. L’une, Candice Martel, tambourine, martèle le sol de clics et de clacs depuis plus de vingt ans et considère son art, les claquettes, comme celui de la percussion de pieds. L’autre, Sonny Troupé, a grandi et poussé au son du tambour ka qui concentre à lui seul une grande part de l’identité culturelle de son île natale, la Guadeloupe. Ce fut son école, avant que la batterie et le jazz ne l’emmènent dans des aventures musicales riches de tous les horizons qu’ouvre le jazz. Leur projet commun naît d’une expérience qui se passe de mots : alors que Candice était partie en Guadeloupe pour se frotter aux tambours ka et apprendre avec les pieds les rythmes que les tambouyés, les batteurs de ka, frappent avec les mains, elle montre à Sonny le résultat. Et c’est comme si un gouffre de possibles s’était ouvert, en voyant Candice redonner aux tambouyés les pieds que leurs mains avaient oubliés. Les mains, les pieds, le même cœur sur la même pulsation. L’envie de poursuivre cette rencontre et de lui donner corps était née. Pour les deux protagonistes, il y avait, au-delà de la rencontre humaine et des envies artistiques, un autre enjeu. Candice Martel pratique les claquettes, que les Américains appellent « tap dance », en tentant de les libérer des stéréotypes que les grands films hollywoodiens, qui assimilent cet art d’abord à une danse, ont imprimé dans nos inconscients. Mais les percussions de pieds ont une histoire qui, de New York à la Nouvelle Orléans, est aussi celle de l’émancipation noire, celle d’un chemin de libre expression, portés par des héros méconnus ou oubliés. Quant à Sonny, lui aussi cherche à libérer le tambour ka du répertoire dit « traditionnel » auquel il est souvent assigné. Candice et lui font des pieds et des mains pour que les claquettes comme le tambour trouvent la liberté qu’ont tous les instruments. Celle de se mêler de tous les répertoires, de défier tous les genres, pour faire entendre dans le concert du monde leur propre musicalité. Sans jamais oublier leur histoire et tradition respective, auxquelles nos deux percussionnistes vouent un profond respect. Alors de musique il sera question, de liberté et d’improvisation. De jazz bien sûr, de swing et de gwoka, de rythmes réunionnais que Candice a tant chéris quand elle vivait sur l’île du maloya, mais aussi de samples et d’électro que tous deux affectionnent et qui seront partie intégrante de cette création. Et c’est ainsi qu’ils seront rejoints par une harpe, une contrebasse bardée de pédales d’effet, et d’un sound designer qui travaillera les textures sonores de l’ensemble et emmènera les pieds de Candice dans d’autres dimensions. Avant que ce projet ne prenne vie sur scène, il y aura bien des séances de recherche en studio, du temps pour écrire les compositions (Sonny) et des recherches sur l’histoire et les traditions encore vivantes des percussions de pieds à la Nouvelle Orléans (Candice). De quoi nourrir et faire grandir ce projet et, dans un monde qui de plus en plus se raidit, offrir un chemin de liberté. Joyeux comme une pluie qui lave et fait renaître la vie. Plic ! Ploc ! Une autre manière, en somme, de chanter sous la pluie.
Vladimir Cagnolari

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